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L'art comme langage du vivant : rencontre avec Louise Coffyn, fondatrice des Tisseurs de Liens

Musique, vulnérabilité, mémoire et lien social : Louise Coffyn revient sur ce que l'art transforme concrètement chez les publics fragilisés.
1. La musique peut parfois apaiser la douleur physique, comme l'a raconté récemment le violoniste Renaud Capuçon après un zona. Que t'inspire ce type de témoignage ?
Ce genre de récit est précieux, parce qu'il remet l'expérience sensible au cœur de la réflexion. On parle souvent de l'art comme d'un objet culturel, mais beaucoup moins comme d'un phénomène corporel. Or la musique, les vibrations, les rythmes, touchent directement le système nerveux. Ce n'est pas une idée abstraite : c'est une réalité vécue.
Quand quelqu'un explique que jouer de la musique agit presque comme un pansement sur une douleur nerveuse, cela nous rappelle que l'art peut transformer notre perception du corps, du temps et de la souffrance. L'art ne remplace évidemment pas un traitement médical, mais il modifie profondément l'expérience que l'on fait de ce qui nous traverse. Il agit sur l'attention, sur l'émotion, sur l'apaisement, parfois même sur la capacité à supporter ou à traverser une épreuve.
Pour moi, cela montre surtout que l'art est un langage du vivant. Il agit là où les mots s'arrêtent.
2. En quoi cette expérience fait-elle écho à ton travail avec La Foufellerie ?
Cela rejoint exactement ce que j'observe sur le terrain, depuis des années. Que ce soit avec des enfants ou avec des personnes âgées en EHPAD, je me suis rendue compte que la musique possède des facultés extraordinaires. Elle crée une présence immédiate, elle réveille quelque chose, même chez des personnes très fragilisées.
Les neurosciences ont aujourd'hui montré que certaines pratiques artistiques favorisent la plasticité cérébrale, et même la régénération de certaines cellules au niveau du cerveau. Mais au-delà des études, il y a l'expérience directe.
J'ai par exemple travaillé avec des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer. À chaque séance, elles me reconnaissaient. Elles savaient quelle musique on allait jouer. Alors même que leur mémoire immédiate était très altérée, quelque chose restait profondément inscrit. La musique devenait un repère, un point d'ancrage, un espace de relation.
C'est là que l'on comprend que l'éveil artistique n'est pas un supplément. C'est une voie d'accès à la personne, à ce qu'elle est encore, à ce qu'elle ressent, même quand le langage ou la mémoire font défaut.
3. Pourquoi est-il essentiel, selon toi, de développer l'éveil artistique auprès des publics vulnérables ?
Parce que la vulnérabilité enferme souvent les personnes. L'art permet de sortir de cette réduction. Il redonne une place sensible, active, créative.
L'éveil artistique permet de reconnecter le corps, l'émotion et la relation. Il offre un espace où l'on n'est plus seulement défini par ses difficultés, mais par sa capacité à ressentir, à vibrer, à partager. Même un simple moment musical peut créer du lien, restaurer une forme de dignité, ouvrir une respiration.
Ce qui est fondamental, c'est que l'art ne demande pas de performance. Il n'exige pas de savoir-faire préalable. Il accueille la personne là où elle est. Pour beaucoup de publics fragilisés, c'est parfois l'un des rares espaces où ils peuvent simplement être présents à eux-mêmes, sans jugement.
4. Quelle est ta vision à long terme pour La Foufellerie et pour la place de l'art dans notre société ?
J'aimerais que l'art soit reconnu comme un besoin fondamental, au même titre que le soin, le lien social ou l'éducation. Pas comme un luxe réservé à certains, mais comme une ressource essentielle pour accompagner les parcours de vie, surtout quand ils deviennent fragiles.
À travers La Foufellerie, mon intention est de créer des espaces où l'art devient un outil de rencontre, d'apaisement, d'expression et de reconstruction. Des espaces où l'on ne vient pas consommer de la culture, mais vivre une expérience humaine.
Si l'on prenait vraiment au sérieux la place de l'art dans l'accompagnement à la personne, et encore plus aux personnes vulnérables, je suis convaincue qu'on transformerait profondément notre manière de penser le soin, le social et le vivre-ensemble. L'art ne répare pas tout, mais il ouvre. Il relie. Il remet du mouvement là où tout semble figé.
